Savoir ne suffit pas
Presque tout le monde connaît aujourd’hui les bénéfices de l’activité physique. La recommandation de l’Organisation mondiale de la santé, entre 150 et 300 minutes d’activité modérée par semaine pour un adulte, est reprise partout, et Santé publique France la traduit en au moins trente minutes d’activité dynamique par jour. Pourtant, l’écart entre ce que l’on sait et ce que l’on fait reste large, y compris chez les personnes convaincues.
Les chercheurs parlent d’un fossé entre l’intention et l’action. On a prévu de marcher à midi, et à midi on reste à son poste. Ce n’est pas un manque de sérieux : les mêmes personnes tiennent leurs délais, leurs rendez-vous et leurs engagements. Un autre mécanisme est à l’œuvre, et il se situe en amont de la décision.
Un cerveau réglé pour économiser l’effort
Boris Cheval, chercheur en sciences du comportement, aujourd’hui à l’École normale supérieure de Rennes, travaille depuis plusieurs années sur ce qu’il appelle la minimisation de l’effort. Son point de départ est simple : pendant l’essentiel de l’histoire humaine, économiser son énergie était une question de survie. Le cerveau a gardé ce penchant, alors même que notre environnement ne l’exige plus.
En 2018, avec une équipe de l’université de Genève, il a cherché à le mesurer. Vingt-neuf participants qui souhaitaient être plus actifs ont passé un test sur ordinateur : rapprocher ou éloigner un petit personnage d’images évoquant l’activité physique ou le repos, pendant qu’un électroencéphalogramme enregistrait leur activité cérébrale. Les résultats, publiés dans la revue Neuropsychologia, montrent que pour s’éloigner des images de repos, le cerveau mobilise nettement plus de ressources que pour s’en approcher.
Autrement dit, résister à l’inactivité demande un effort, y compris chez ceux qui ont envie d’être actifs. Ce penchant n’est pas un trait de caractère. Il joue chez tout le monde, les personnes les plus actives comprises : elles ont simplement trouvé des façons de le contourner.
L’effort se paie tout de suite, le bénéfice arrive plus tard
Ce réflexe est renforcé par un décalage de calendrier. L’effort se paie immédiatement : il faut se lever, sortir, quitter une tâche en cours. Les bénéfices, eux, sont réels mais lointains, et peu visibles d’un jour à l’autre. Face à ce décalage, le confort du moment présent l’emporte souvent.
C’est pour cette raison que l’information seule modifie peu les comportements. Une affiche sur les risques de la position assise ou une conférence sur la santé cardiovasculaire parlent du bénéfice lointain, alors que la décision se prend au moment précis où l’effort se présente. Ces actions gardent toute leur utilité pour poser le sujet et le rendre légitime dans l’entreprise. Elles gagnent à être complétées par ce qui agit au moment du choix.
Une petite dose compte déjà
Le seuil à franchir est aussi plus bas qu’on ne le croit. Une méta-analyse publiée en 2022 dans JAMA Psychiatry, qui rassemble quinze cohortes et 191 130 personnes, a mesuré le lien entre l’activité physique et le risque de dépression. À la moitié de la dose recommandée, soit l’équivalent d’environ une heure et quart de marche rapide par semaine, le risque est inférieur de 18 % à celui des personnes inactives. À la dose recommandée, il l’est de 25 %.
Il s’agit d’une association observée sur de grandes populations, et non d’un effet garanti pour chacun. Les auteurs relèvent que le bénéfice progresse le plus vite aux premiers niveaux d’activité. Concrètement, une heure et quart de marche rapide par semaine correspond à trois sorties de vingt-cinq minutes.
Ce qui aide à s’y mettre
Si le frein est un réflexe, la réponse ne consiste pas à ajouter des arguments, mais à changer les conditions dans lesquelles la décision se prend. Les travaux de Boris Cheval et de son collègue Matthieu Boisgontier, rassemblés dans leur ouvrage « Le syndrome du paresseux », permettent de dégager quatre leviers.
Chaque obstacle placé au départ, qu’il s’agisse de se changer, de réserver, de s’organiser ou de prévenir, pèse plus lourd qu’on ne l’imagine, parce que le cerveau le compte immédiatement. Une activité qui commence à la porte du bureau, sans préparation, rencontre beaucoup moins de résistance qu’une activité qui suppose un détour.
Ce que l’on ressent pendant et juste après l’effort, comme un esprit plus clair ou une énergie retrouvée, est un moteur plus fiable que la perspective d’un bénéfice de santé. Il vaut la peine de s’y arrêter : c’est la seule récompense qui arrive au même moment que le coût.
Le fait d’être en groupe figure parmi les motivations que Boris Cheval place au même rang que le plaisir. La présence d’un collègue qui part à la même heure change la nature de la décision : on ne décide plus seul de faire un effort, on rejoint quelqu’un.
Une activité placée toujours au même moment, dans le même contexte, cesse peu à peu d’être une décision à reprendre chaque jour. Le mardi à midi, devant l’entrée, la question de savoir si l’on y va se pose de moins en moins.
En entreprise, alléger le premier pas
Transposés au bureau, ces leviers portent moins sur la motivation des personnes que sur le contexte que l’entreprise met à leur disposition. Trois questions simples permettent de le vérifier.
Où commence l’activité ? Plus le point de départ est proche du poste de travail, moins le premier pas coûte. Une marche qui part de l’entrée de l’immeuble ne demande pas la même décision qu’une séance à l’autre bout de la ville.
Qui la propose ? Une proposition venue d’un collègue pèse autrement qu’une consigne ou une campagne interne. Elle ne demande pas de s’inscrire à un dispositif, seulement de rejoindre quelqu’un que l’on connaît.
Quand a-t-elle lieu ? Un créneau connu à l’avance, identique d’une semaine à l’autre, sort la décision du moment où l’effort se présente. Il suffit alors de suivre ce qui est prévu.
Aucune de ces réponses ne suppose de budget important ni de compétence particulière. Elles demandent surtout de regarder l’activité physique au travail comme une affaire d’organisation, au même titre qu’un planning ou une salle de réunion.
Le cerveau cherche à économiser l’effort, chez tout le monde. Plutôt qu’un argument de plus, ce qui aide est un premier pas plus léger, un plaisir ressenti, des collègues avec qui partir et un moment fixe. C’est facile d’aller mieux.
Questions fréquentes
Pourquoi les salariés ne font-ils pas d’activité physique alors qu’ils en connaissent les bienfaits ?
Parce que le cerveau humain est réglé pour économiser l’effort. Les travaux de Boris Cheval montrent que s’éloigner de l’inactivité demande plus de ressources cérébrales que de s’y laisser aller. Ce n’est ni un manque d’information ni un manque de volonté, et ce penchant joue chez tout le monde.
Que désigne la loi du moindre effort appliquée à l’activité physique ?
C’est la tendance automatique à choisir l’option qui demande le moins d’énergie, héritée d’une très longue période où économiser son énergie était vital. Elle explique l’écart entre l’intention d’être actif et le passage à l’acte.
Combien d’activité physique faut-il pour en ressentir les bénéfices ?
L’Organisation mondiale de la santé recommande 150 à 300 minutes d’activité modérée par semaine pour un adulte. Une méta-analyse publiée en 2022 dans JAMA Psychiatry associe déjà la moitié de cette dose à un risque de dépression inférieur de 18 %, contre 25 % à la dose recommandée.
Comment une entreprise peut-elle aider ses équipes à se mettre en mouvement ?
En agissant sur le contexte plutôt que sur la motivation : un point de départ proche du bureau, une proposition qui vient d’un collègue, un créneau fixe connu à l’avance. Ces leviers réduisent le coût du premier pas, qui est précisément ce que le cerveau cherche à éviter.
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Sources
Boris Cheval et coll., université de Genève, Neuropsychologia, 2018 : étude par électroencéphalographie auprès de 29 participants, ressources cérébrales mobilisées pour s’éloigner des comportements sédentaires. Présentation de l’étude.
Boris Cheval, École normale supérieure de Rennes, travaux sur la minimisation de l’effort.
Boris Cheval et Matthieu Boisgontier, Le syndrome du paresseux, Dunod.
Entretien avec Boris Cheval, revue Horizons, 2021 : plaisir, autonomie et groupe parmi les motivations internes.
Matthew Pearce et coll., JAMA Psychiatry, 2022, méta-analyse de 15 cohortes (191 130 personnes) : risque de dépression inférieur de 18 % à la moitié de la dose recommandée et de 25 % à la dose recommandée.
Organisation mondiale de la santé, lignes directrices 2020 sur l’activité physique et la sédentarité : 150 à 300 minutes d’activité modérée par semaine pour un adulte.
Santé publique France, recommandations Manger Bouger : au moins 30 minutes d’activité physique dynamique par jour.