En janvier 2026, Laurent Benarbia publiait sur RH Info un article qui sort du lot. Le télétravail est un sujet souvent traité, mais cet article l'aborde avec des outils inhabituels : l'anthropologie, Durkheim, Lévi-Strauss. Le résultat est d'une grande clarté.

Article cité
Télétravail et cohésion sociale : anthropologie d'une cohésion qui se délite
Laurent Benarbia, RH Info / ADP France, 26 janvier 2026

Ce que Durkheim avait compris avant tout le monde

Benarbia pose une thèse simple : avant d'être un système productif, une entreprise est une communauté humaine. Elle repose sur des mythes fondateurs, des rites collectifs et un imaginaire commun. Ce sont ces trois dimensions, et non les processus ou les outils, qui créent le sentiment d'appartenance.

Selon lui, le télétravail a surtout fragilisé les rituels qui entourent le travail.

« La cohésion ne vient pas du travail, mais des rituels qui entourent le travail. Le télétravail n'est pas un problème économique. C'est un problème anthropologique. »
Laurent Benarbia, RH Info, janvier 2026

Durkheim appelait « effervescence collective » ces moments où des individus, réunis physiquement, se sentent appartenir à quelque chose de plus grand qu'eux. La pause café imprévue, la célébration d'un contrat signé, le déjeuner improvisé sont des moments en apparence anodins qui produisent de la confiance, du lien, de l'identité commune.

En réunion Teams, on clique, on parle, on coupe la caméra. L'échange y est efficace. Mais comme l'écrit Benarbia : « efficace, mais désincarné. Un collectif désincarné n'est pas une communauté : c'est une collection d'individus. »

Le télétravail aggrave aussi la sédentarité

La perte de cohésion n'est pas le seul effet du travail à distance. Il y en a un autre, moins visible, dont les données sont pourtant saisissantes.

28 %
des adultes passent plus de sept heures par jour en position assise

Les personnes en télétravail régulier comptent parmi les plus exposées. Source : Baromètre de Santé publique France, édition 2024, publié en décembre 2025.

Le trajet domicile-bureau, la marche jusqu'à la machine à café, la montée des escaliers entre deux réunions : autant de micro-mouvements que le télétravail efface. En réduisant les rituels sociaux, le télétravail réduit aussi les occasions naturelles de se lever et de bouger.

La perte de cohésion et la sédentarité accrue ont la même origine : la disparition des corps dans l'espace commun.

Le mouvement partagé comme nouveau rituel

Benarbia conclut son article par une question : plutôt que de regretter la perte du collectif d'avant, comment réinventer les rituels adaptés à cette nouvelle réalité ? Il évoque des « moments d'effervescence numérique », des « célébrations virtuelles », une « communauté connectée par choix, non par défaut ».

On peut aller plus loin. Le mouvement physique partagé répond point par point à ce que Durkheim décrivait comme nécessaire : une présence symbolique, un rituel régulier, une émotion collective. La marche de midi, le running de fin de journée, la pause active entre deux réunions sont d'abord des occasions de se retrouver physiquement. Elles permettent de partager quelque chose en dehors de la tâche.

Bouger ensemble recrée une partie de ce que le télétravail a effacé : la présence des corps dans un espace commun, la conversation qui n'est pas une réunion, le lien qui se tisse sans ordre du jour.

+60 %
d'augmentation de la pensée créative lors de la marche

Par rapport à la position assise. Étude Stanford.

L'entreprise qui aide ses collaborateurs à bouger ensemble ne répond pas seulement à un enjeu de santé. Elle contribue à reconstruire quelque chose de plus fondamental : le sentiment d'appartenir à un même collectif, d'être plus qu'une vignette sur un écran.

Benarbia écrit que nous passons « d'une culture du lieu à une culture du lien ». Le mouvement partagé en donne une traduction concrète, car le lien qu'il crée ne dépend pas d'un lieu.

Sources

Laurent Benarbia, « Télétravail et cohésion sociale », RH Info / ADP France, 26 janvier 2026. fr.adp.com

Baromètre de Santé publique France 2024, Sédentarité : prévalence et connaissance des recommandations. Décembre 2025.

Oppezzo M. & Schwartz D.L., Give Your Ideas Some Legs: The Positive Effect of Walking on Creative Thinking. Stanford University, 2014.

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