L'Organisation mondiale de la santé publie régulièrement un classement des principaux facteurs de risque de mortalité évitable dans le monde. En tête : l'hypertension artérielle. Puis le tabac. Puis l'hyperglycémie. Et juste après, à la quatrième position : la sédentarité, définie comme un niveau insuffisant d'activité physique par rapport aux seuils recommandés de santé publique.

Ce classement est connu des professionnels de santé depuis des années. Il fait aujourd'hui son chemin dans d'autres sphères, notamment dans les conversations entrepreneuriales. Le médecin et animateur Michel Cymès l'évoquait récemment sur le podcast Génération Do It Yourself avec cette formulation directe : "La quatrième cause de mortalité est la plus simple à éviter." C'est précisément parce qu'elle est évitable qu'elle mérite qu'on s'y arrête, et qu'on comprenne ce que cette position dans un classement mondial implique concrètement au niveau de l'entreprise.

La sédentarité, le seul facteur de risque de l'OMS que l'entreprise peut directement adresser

Les trois premiers facteurs du classement de l'OMS, l'hypertension, le tabac et l'hyperglycémie, ont un point commun : ils nécessitent une prise en charge médicale longue, souvent pharmacologique. Réduire sa tension artérielle ou sortir d'une dépendance au tabac demande du temps, un suivi, parfois des années. Ces risques ne se corrigent pas par un changement d'environnement seul.

La sédentarité, elle, est différente. Elle est le seul facteur de ce classement mondial qui répond directement à un changement d'environnement, sans nécessiter de dispositif médical. Et dans la vie d'un adulte actif en France, l'environnement le plus structurant, celui qui organise la plus grande part de ses journées, est l'environnement de travail.

C'est là que les données deviennent intéressantes pour les décideurs RH et les dirigeants.

Sédentarité et mortalité : ce que l'OMS, The Lancet et l'INSERM documentent

Les chiffres associés à la sédentarité sont cohérents d'une source à l'autre, et portent sur des risques mesurables, pas sur des suppositions.

+34 %
de risque cardiovasculaire accru chez les personnes sédentaires
20 à 30 %
de risque de décès prématuré lié à l'inactivité physique
x 2
de risque de dépression et d'anxiété chez les personnes sédentaires
+35 %
de jours d'arrêt maladie supplémentaires liés à l'inactivité

Ces données portent sur des trajectoires longues. L'OMS (2022) documente le risque cardiovasculaire. The Lancet (2022) évalue le risque de décès prématuré. L'INSERM (2023) mesure l'impact sur la santé mentale. L'ANACT (2022) quantifie les jours d'arrêt supplémentaires. Quatre sources, quatre angles, une conclusion convergente.

Elles ont toutes un point de départ commun : l'accumulation de journées trop immobiles, répétée pendant des années. Et cette accumulation commence, pour la grande majorité des actifs français, devant un bureau.

75 % du temps de travail assis : pourquoi le bureau est au cœur du problème de sédentarité

On pourrait penser que la sédentarité relève du domaine privé, des habitudes personnelles que l'employeur n'a ni à surveiller ni à modifier. Les données contredisent cette intuition.

75 %
du temps de travail passé assis pour un employé de bureau. Sur une journée de 8 heures, c'est 6 heures d'immobilisme structurel. Source : Santé Publique France.

Ces 6 heures ne résultent pas d'un manque de motivation individuelle. Elles résultent d'un environnement conçu pour rester assis : des salles de réunion avec des chaises, des postes de travail fixes, des agendas sans espace pour se déplacer. À cela s'ajoutent les trajets, souvent assis, les repas, souvent assis, et les soirées. La journée de bureau structure une posture par défaut qui se prolonge bien au-delà des heures de travail.

Ce point a une conséquence importante : l'activité physique pratiquée en dehors du travail, la course du week-end ou la salle de sport en soirée, ne suffit pas à effacer les effets d'une position assise prolongée pendant la journée. Les études de physiologie de l'exercice le documentent depuis plusieurs années : les marqueurs biologiques associés à la sédentarité persistent même chez les personnes actives si elles accumulent de longues heures d'immobilisme dans la journée.

90 %
des salariés seront touchés par des troubles musculo-squelettiques au cours de leur carrière. Ces troubles sont aujourd'hui la première cause d'arrêt de travail en France. Source : INRS · Assurance Maladie, rapport sinistres AT/MP 2023.

Les troubles musculo-squelettiques (TMS) ne sont pas une fatalité individuelle. Ils sont le résultat prévisible d'une accumulation de contraintes posturales sur plusieurs années, dans un environnement qui ne favorise pas le mouvement. Comprendre leur origine change la nature de ce qu'une entreprise peut faire.

30 minutes par jour : les effets mesurés du mouvement sur la productivité et la cognition

Les données sur les effets du mouvement sont aussi précises que celles sur les effets de l'immobilisme.

30 min
par jour : c'est le seuil de l'OMS pour une activité physique modérée. Ces 30 minutes peuvent être fractionnées en courtes séquences réparties dans la journée avec le même effet biologique mesuré. Source : OMS.

Pas besoin de se changer, pas besoin d'équipement, pas besoin d'une heure complète. Un déplacement à pied, un appel téléphonique pris debout, une pause déjeuner qui sort du bureau : accumulés, ces gestes atteignent le seuil sans modifier l'agenda ni créer de contrainte logistique.

-14 %
de productivité chez les salariés sédentaires par rapport aux actifs. Ce chiffre n'est pas une donnée sur la santé physique : c'est une donnée sur la qualité du travail produit, la rapidité des décisions, la concentration soutenue en fin de journée. Source : Goodwill Management / MEDEF / Comité National Olympique et Sportif Français, 2020.

Une étude de l'Université Stanford (Oppezzo et Schwartz, 2014) a mesuré une augmentation de 60 % de la pensée créative chez les participants testés en marchant, par rapport à ceux testés en position assise. L'effet persiste plusieurs minutes après l'arrêt du mouvement. Cinq minutes de marche avant un brainstorming ou une décision difficile modifient les conditions cognitives de ce qui suit. Ce n'est pas une recommandation de bien-être : c'est de la physiologie mesurée en laboratoire.

Ce que l'entreprise peut concrètement faire pour réduire la sédentarité au bureau

La distinction entre comportement personnel et environnement de travail est centrale pour comprendre où se situe la marge d'action d'un employeur.

La sédentarité au bureau n'est pas le résultat d'une volonté individuelle défaillante. Elle est le résultat d'un environnement qui ne favorise pas le mouvement. Des réunions qui s'enchaînent, des espaces conçus pour rester assis, une organisation du temps qui laisse peu de place aux déplacements : c'est l'environnement qui produit l'immobilisme, pas le choix des personnes.

C'est précisément ce que les entreprises peuvent modifier. Pas en imposant des obligations ni en instaurant des séances de sport contraintes, mais en créant des conditions dans lesquelles le mouvement devient naturel et accessible : une équipe qui se retrouve à heure fixe pour une activité courte pendant la pause, des réunions courtes organisées debout, un appel de suivi proposé en marchant.

Le titre de l'épisode de podcast dans lequel Michel Cymès évoque ce sujet le formule simplement : "Des enfants inactifs feront des adultes inactifs." Le raisonnement vaut pour les organisations. Un environnement de travail qui n'intègre pas le mouvement ne produira pas des équipes actives, quelle que soit la bonne volonté de chacun.

Trente minutes par jour, fragmentées en courtes séquences, suffisent à modifier les marqueurs biologiques associés à la sédentarité. Ce n'est pas un objectif de performance individuelle à fixer : c'est un environnement à concevoir.

Sur ce point, le cadre légal français offre un levier concret. La Loi Sport 2021 (article L. 136-1-1 du Code de la Sécurité Sociale) permet aux entreprises de prendre en charge des pratiques d'activité physique et sportive pour leurs collaborateurs jusqu'à 200,25 € par an et par salarié, exonérés de charges sociales. C'est un dispositif qui existe, qui est sous-utilisé, et qui transforme une décision de prévention en investissement financièrement calculé.

La sédentarité est la seule entrée du classement des facteurs de risque de mortalité de l'OMS que l'environnement de travail peut directement adresser. C'est une responsabilité, mais c'est aussi, concrètement, une des décisions les plus accessibles qu'une organisation puisse prendre pour ses équipes.

Sources

OMS, Activité physique, facteurs de risque et mortalité, 2022

The Lancet, Physical inactivity and mortality risk, 2022

INSERM, Sédentarité et risques de dépression et d'anxiété, 2023

ANACT, Absentéisme et inactivité physique, 2022

Santé Publique France, enquête sur l'activité physique des adultes actifs en France

INRS, Troubles musculo-squelettiques, données épidémiologiques

Assurance Maladie, rapport sinistres AT/MP 2023 : les TMS, premier motif d'arrêt de travail

Goodwill Management / MEDEF / Comité National Olympique et Sportif Français, Impact de l'activité physique en entreprise, 2020

Oppezzo M., Schwartz D.L., Give your ideas some legs: the positive effect of walking on creative thinking, Stanford University, 2014

Légifrance, Article L. 136-1-1 du Code de la Sécurité Sociale (Loi Sport 2021)

Les chiffres cités dans cet article sont issus de sources institutionnelles et scientifiques fidèlement reproduites. Les seuils réglementaires sont susceptibles d'évoluer. Cet article ne constitue pas un conseil juridique, fiscal ou médical.