Les équipes se rencontrent en réunion. Elles se connaissent dans les couloirs. Ce que le travail hybride a modifié en profondeur, ce n’est pas tant le nombre de réunions, c’est la disparition de ces moments informels entre des personnes qui n’ont aucune raison de se croiser dans l’agenda parce qu’elles appartiennent à des services différents. Et c’est précisément là que se construit la confiance réelle, la capacité à collaborer sans friction, ce que les spécialistes appellent la confiance affective.

Pour un DRH qui observe des équipes fragmentées, un taux d’engagement qui plât, ou des difficultés de coordination entre pôles, la question n’est pas « comment organiser plus d’événements fédérateurs ». C’est : comment recréer de l’informel à une échelle qui touche vraiment tout le monde, pas seulement ceux qui s’inscrivent d’eux-mêmes.

Ce que le travail hybride a supprimé sans qu’on s’en rende compte

Avant 2020, les moments de lien informel étaient produits par la géographie : le couloir entre les open spaces, la machine à café partagée, le trajet vers la salle de réunion. Ces micro-interactions ne figuraient sur aucun agenda et ne coûtaient rien à organiser. Elles produisaient quelque chose d’essentiel : des relations de confiance transversales, c’est-à-dire des personnes qui se connaissent assez pour se solliciter directement, dépasser les silos hiérarchiques, ou tout simplement se dire bonjour le matin.

Le travail hybride a remplacé ces occasions par des réunions vidéo planifiées et des fils de discussion asynchrones. Ce qui s’est perdu n’est pas la communication, mais l’informel. Et l’informel, contrairement à une réunion, ne se planifie pas : il se crée par un contexte favorable.

×2
risque de dépression et d’anxiété chez les salariés inactifs
INSERM, 2023
+10 %
hausse de l’absentéisme des moins de 35 ans en un an
AXA, Datascope 2026

Ces chiffres ne parlent pas de silo, mais ils en décrivent les conséquences. Une équipe fragmentée, où les collaborateurs se sentent isolés de leurs collègues d’autres services, présente des signaux d’engagement faible qui se traduisent rapidement en santé altérée. Selon l’INSERM, l’inactivité physique double le risque de dépression et d’anxiété. Elle ne produit pas seulement de la fatigue physique : elle aggrave l’isolement ressenti.

Ce que le mouvement collectif produit que la réunion ne produit pas

La réunion est un espace structuré : un ordre du jour, des rôles, un compte rendu attendu. Elle est utile pour décider et coordonner. Elle est très mauvaise pour créer de la proximité entre personnes qui ne se connaissent pas, parce que chacun y joue un rôle fonctionnel.

Le mouvement partagé fonctionne différemment. Une marche de groupe, une pause active commune, un tour de pâté de maisons à midi : ces formats créent un contexte où la hiérarchie s’efface et où les conversations naissent librement. Ce n’est pas une intuition : des recherches de l’université de Stanford ont mesuré une hausse de 60 % de la pensée créative chez des personnes qui marchent par rapport à des personnes assises, et ce bénéfice se prolonge après la marche.

Ce que cela signifie pour une équipe : une conversation qui naît pendant un walking meeting produit des idées que la même réunion assise n’aurait pas générées, entre des personnes qui n’auraient pas eu l’occasion de se parler autrement.

Pourquoi les activités sportives classiques ne règlent pas ce problème

Les entreprises qui investissent dans l’accès à des installations sportives ou dans des cours collectifs font quelque chose d’utile pour la santé physique d’une partie de leurs collaborateurs. Ce n’est pas le bon outil pour créer du lien transversal, pour une raison simple : ces formats regroupent des personnes qui partagent déjà un niveau ou une pratique.

Le cours de yoga réunit des pratiquants. La salle de sport réunit des sportifs. Aucun des deux ne mélange le comptable avec la commerciale, le développeur avec la juriste, le collaborateur de 28 ans avec celui de 52 ans qui ne se sont jamais croisés depuis leurs couloirs respectifs.

Le mouvement collectif accessible à tous, sans niveau requis, produit cette rencontre. Il ne filtre pas par la pratique : il accueille ceux qui n’ont pas bougé depuis des mois autant que ceux qui courent chaque matin. C’est l’inclusivité qui fait le lien.

Ce que dit l’ANACT : selon l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail, l’inactivité physique est associée à 35 % de jours d’arrêt supplémentaires par rapport aux salariés actifs. Ce chiffre recouvre une réalité plus large que les seuls troubles musculo-squelettiques : la fatigue, l’isolement ressenti et le désengagement progressif font partie du tableau clinique de l’inactivité prolongée.

Ce que ça ne demande pas

Une initiative de mouvement collectif n’est pas un projet RH à part entière. Elle ne demande ni budget de team-building, ni prestataire, ni organisation complexe. Ce qui marche dans la durée, c’est ce qui s’installe dans la routine : une heure de pause déjeuner partiellement utilisée pour marcher ensemble, une invitation ouverte dans la messagerie interne, un manager qui sort le premier sans attendre que son équipe s’organise.

Le format walking meeting, par exemple, consiste simplement à tenir une réunion de suivi en marchant plutôt qu’assis. Il n’exige ni salle de sport, ni équipement. La seule condition : que quelqu’un propose d’essayer. Ce format réunit le bénéfice de la réunion (ordre du jour, décision) et celui du mouvement informel (conversation libre, proximité), sans alourdir l’agenda de quiconque.

Ce qui se perd dans cette équation : les excuses habituelles. « On n’a pas le temps » disparaît quand le mouvement se superpose à une réunion déjà planifiée. « Ce n’est pas pour tout le monde » tombe quand l’activité est une marche, pas un cours.

Trois points de départ concrets

Le premier geste est souvent le plus simple : convertir une réunion de suivi habituelle en walking meeting pour un mois, à titre expérimental. L’objectif n’est pas la performance, c’est l’observation : est-ce que les échanges changent de nature ? Est-ce que des sujets émergent qui n’auraient pas émergé autrement ?

Le deuxième geste, c’est la visibilité interne. Un canal de messagerie où chacun peut proposer une sortie à midi, un tour rapide du quartier, une pause active avant la réunion de 14h. Ce n’est pas une obligation : c’est une invitation permanente et visible. La régularité du canal crée une culture, même pour ceux qui ne participent pas immédiatement.

Le troisième, c’est le signal manager. Une culture mouvement ne se décrète pas dans une note de service : elle s’installe à l’échelon où les comportements s’imitent. Quand le manager sort le premier, sans y attacher de valeur symbolique exagrérée, les équipes comprennent que c’est acceptable. Ce n’est pas de l’animation : c’est de la permission.

Questions fréquentes

Pourquoi les activités sportives classiques créent-elles peu de lien entre services ?

Parce qu’elles regroupent des personnes qui partagent déjà un niveau ou une pratique. La salle de sport de l’entreprise réunit des sportifs, le cours de yoga réunit des pratiquants. Le mouvement collectif accessible à tous, sans niveau requis, mélange au contraire des profils différents et crée des conversations qui ne naissent pas dans un cadre affinitaire.

Le mouvement collectif est-il réservé aux collaborateurs déjà actifs ?

Non. C’est précisément ce qui le rend efficace pour la cohésion : il accueille aussi bien celui qui court chaque matin que celui qui n’a pas bougé depuis des mois. Une marche de dix minutes à la pause du midi n’exige ni équipement, ni niveau, ni engagement sportif. L’inclusivité fait le lien, là où l’activité sportive filtre.

Comment mesurer l’effet du mouvement collectif sur la cohésion d’équipe ?

Les indicateurs les plus accessibles sont : le taux de participation aux initiatives collectives dans la durée, le nombre d’interactions spontanées entre services, et l’évolution du taux d’absentéisme court. Ces données sont déjà disponibles dans la plupart des systèmes de gestion RH.

À essayer cette semaine

Proposez un tour de pâté de maisons au moment de la pause de midi : sans inscription, sans objectif de performance, juste « on sort dix minutes ». Invitez une personne d’un service avec lequel vous collaborez peu. Les conversations qui naissent là ne naissent pas en réunion. C’est facile d’aller mieux.

Sources

INSERM. Santé mentale et activité physique : les données probantes, 2023.

AXA France. Datascope 2026, observatoire de l’absentéisme dans le secteur privé. Publié le 31 mars 2026.

ANACT. Absentéisme et conditions de travail, 2022.

Oppezzo M., Schwartz D.L. Give your ideas some legs: the positive effect of walking on creative thinking. Journal of Experimental Psychology, Stanford University, 2014.