Le présentéisme au travail, un coût réel mais sans facture
La question revient souvent chez les responsables ressources humaines : pourquoi mes équipes sont là, à leur poste, sans être vraiment dans leur travail ? C'est la définition même du présentéisme. Et la réponse à « combien ça coûte » surprend : selon l'Institut Sapiens, le présentéisme coûterait environ trois fois plus que l'absentéisme. Autrement dit, la part invisible pèse plus lourd que la part que l'on mesure.
Ce n'est pas une intuition de couloir. L'absentéisme laisse une trace, une journée non travaillée, un arrêt à remplacer. Le présentéisme, lui, ne se voit pas dans les chiffres : le salarié est présent, badgé, connecté, mais la fatigue, la douleur ou la baisse de concentration réduisent ce qu'il peut réellement faire. Le coût existe, il n'a simplement pas de facture.
Absentéisme et présentéisme, deux visages d'un même sujet
Il est tentant d'opposer les deux, mais ils marchent ensemble. Une équipe fatiguée bascule d'un côté ou de l'autre selon les personnes et les moments : certains finissent par s'arrêter, d'autres tiennent leur poste à effort réduit. Regarder l'un sans l'autre donne une image tronquée de ce qui se joue vraiment dans les équipes.
Or l'absentéisme, celui que l'on mesure, progresse. Il a augmenté d'environ 50 % dans le secteur privé depuis 2019, et le taux a atteint un niveau record de 4,8 % en 2025, toutes générations confondues (AXA, Datascope 2026). Fait notable pour les entreprises tertiaires : l'absentéisme des cadres, longtemps le plus bas, a grimpé de 8 % en un an. Quand la part visible bouge à ce point, la part invisible mérite au moins autant d'attention.
Pourquoi le présentéisme n'apparaît sur aucun tableau de bord
Un arrêt maladie a une date de début, une date de fin, un coût de remplacement. Le présentéisme n'a rien de tout cela. Il se lit dans des signaux qui, pris un à un, semblent anodins : une qualité qui baisse en fin de journée, des réunions qui s'étirent, des erreurs qui se répètent, une fatigue exprimée sans jamais devenir un arrêt déclaré. Personne ne remonte ces signaux dans un indicateur, et c'est justement pour cela qu'ils passent sous le radar.
Il ne s'agit pas de surveiller les équipes ni de traquer les moments de moindre forme, qui font partie de toute vie de travail. Il s'agit de reconnaître que la disponibilité au travail n'est pas un interrupteur, présent ou absent, mais un curseur qui monte et descend au fil de la journée. Et sur ce curseur, certains facteurs très concrets sont à portée de main.
Ce que le corps immobile a à voir avec la disponibilité
Une partie du présentéisme vient de la fatigue physique, et l'immobilité prolongée y contribue directement. Rester assis des heures entame la vigilance, favorise les tensions musculaires et alourdit l'après-midi. La recherche associe la sédentarité à une baisse d'environ 14 % de la productivité par rapport aux personnes actives (Goodwill Management, MEDEF, CNOSF, 2020). C'est exactement la zone grise où loge le présentéisme : présent, mais moins efficace.
Le même travail relève un effet du côté de l'absentéisme : les personnes sédentaires cumulent en moyenne cinq à sept jours d'absence de plus par an. Le corps immobile agit donc sur les deux tableaux à la fois, la part visible et la part invisible. C'est une bonne nouvelle pour le responsable ressources humaines : là où le sujet paraît insaisissable, il existe un levier concret et sans coût, celui du mouvement dans la journée.
La sédentarité n'explique pas tout le présentéisme, loin de là. Mais c'est l'un des rares facteurs sur lesquels une entreprise peut agir vite, sans budget et sans réorganiser quoi que ce soit : en redonnant simplement des occasions de bouger.
Un sujet qui parle autant au dirigeant qu'au DRH
Le présentéisme a une vertu inattendue : il rend le sujet de la santé au travail lisible pour une direction financière. Un arrêt maladie se lit comme une ligne de coût, mais il est subi. Le présentéisme, lui, dit quelque chose de l'énergie disponible dans l'entreprise, cette matière première que personne ne facture et que tout le monde dépense. Pour un dirigeant, agir sur la disponibilité des équipes n'est pas une dépense de confort, c'est un investissement sur la ressource la plus rare.
Ce cadrage compte particulièrement dans les entreprises tertiaires, où le travail se fait assis et où la valeur repose sur l'attention et la décision. C'est aussi là que le signal d'alerte monte : l'absentéisme des cadres, longtemps le plus bas, a progressé de 8 % en un an (AXA, Datascope 2026). Quand une population réputée engagée commence à s'absenter davantage, la part qui reste au poste sans être pleinement disponible mérite d'autant plus d'attention. Le sujet cesse alors d'être une affaire de ressources humaines pour devenir une question de performance collective.
Ce qu'un DRH peut faire, sans en faire un sujet de plus
Le réflexe serait de vouloir tout mesurer avant d'agir. Mais un chiffre exact du présentéisme n'existe pas, et l'attendre revient à ne rien faire. Le plus utile est de repérer les moments et les populations où la disponibilité s'érode, l'après-midi, les journées de télétravail, les périodes de forte charge, puis d'y greffer de petites occasions de bouger qui ne demandent aucune organisation.
Une réunion qui démarre en marchant, une pause réellement prise loin de l'écran, un point d'équipe debout : ces gestes ne réparent pas à eux seuls le présentéisme, mais ils agissent sur l'un de ses moteurs, la fatigue de l'immobilité. Et ils ont un mérite rare : ils valorisent ce que les équipes peuvent faire pour aller mieux, sans jamais leur reprocher d'être fatiguées. C'est là que se joue la différence entre un dispositif vécu comme une contrainte et une habitude que les équipes adoptent d'elles-mêmes.
Repérez le creux de votre journée, ce moment d'après-midi où la concentration retombe. Plutôt que de forcer, coupez trois minutes : levez-vous, marchez jusqu'à une fenêtre, faites quelques pas, puis reprenez. Ce court passage en mouvement relance la vigilance mieux qu'un café de plus.
C'est facile d'aller mieux.
Coût comparé du présentéisme et de l'absentéisme, Institut Sapiens / IRSST.
Hausse de l'absentéisme depuis 2019 et taux record 2025, AXA, Datascope 2026.
Baisse de productivité et jours d'absence liés à la sédentarité, Goodwill Management, MEDEF, CNOSF, 2020.